En mai 2024, j’ai eu le plaisir de donner une interview à la revue L’Encrier Renversé, qui a publié dans son inventaire des éditeurs proposant de la nouvelle francophone, ainsi qu’une série de questions-réponses. Beaucoup d’éditeurs ont été concernés par cette campagne au sujet de la situation de la nouvelle, de ses auteurs et de ses lecteurs. Voici donc l’intégralité de l’interview.
En espérant que certains de mes propos vous donneront à penser.
Pourquoi éditez-vous de la nouvelle ? Êtes-vous enclin(e) à en accroître la part dans votre catalogue ?
La nouvelle est un format agréable et qui s’adapte à n’importe quel mode de vie. Que nous souhaitions lire à la pause méridienne, dans les transports en commun, avant d’aller dormir, elle est une source de satisfaction car elle ne laisse présager aucune suite. C’est un univers à part entière, et dont nous avons la possibilité de faire le tour en quelques dizaines de minutes. Elle est le lieu où se cachent les plus beaux traits d’esprit et les émotions les plus intenses. Elle se pare volontiers de belles illustrations et de sous-textes puissants. C’est un format réduit qui recèle une immensité pleine de potentiels.
La nouvelle est-elle aujourd’hui suffisamment mise en lumière ? Quelles actions seraient selon vous profitables à sa promotion. Quelles sont celles que vous menez ?
La nouvelle ne manque pas de publications mais manque cruellement de lecteurs. Si beaucoup d’auteurs se prêtent au jeu, ils n’en sont pas pour autant friands lorsqu’ils passent de l’autre côté de la plume. La maison opte pour la nouvelle illustrée format BD afin d’attiser la curiosité des lecteurs de BD et d’apporter une plus-value aux amateurs de livres illustrés qui sont plus nombreux que les lecteurs de nouvelles.
Vous soumet-on beaucoup de manuscrits (nouvelles) ? Aujourd’hui plus qu’hier ?
La maison propose beaucoup d’appels à textes roman, mais elle consacre un à deux appels à textes par an à la nouvelle. Nous ne recevons pas tellement de nouvelles en soumission spontanée, ou alors il s’agit de recueils complets et nous n’en publions pas. C’est donc plutôt rare chez nous.
Entretenez-vous des rapports amicaux et/ou de collaboration avec des animateurs/trices de revues ou organisateurs/trices de concours dédiés à ce format.
Ce sera avec plaisir que nous en entretiendrons.
Quelles sont les caractéristiques selon vous du recueil (papier ou numérique) idéal : nombre de nouvelles, de pages, prix ?
Difficile de donner un idéal car les situations de lecture sont toutes très différentes. Il y a beaucoup de paramètres à prendre en compte, mais si je suis ma propre expérience de lectrice je dirais que l’aspect instantané de la lecture de nouvelle se marie bien avec la version numérique. Donc un recueil numérique d’environ 200 pages (une dizaine de nouvelles) à 2,99 € me paraît un bon compromis.
Quel est votre avis sur la nouvelle vendue à l’unité ?
C’est un fonctionnement intéressant et qui n’est pas incohérent. Les nouvelles ne s’inscrivent pas toujours dans un recueil cohérent et ne se marient pas toujours avec les écrits d’autres auteurs. Il est donc logique de pouvoir les vendre à l’unité. C’est un modèle que nous adoptons également dans le cadre de la collection « Lune pourpre » qui propose des beaux livres incluant donc des nouvelles illustrées à l’unité, et également dans le cadre du « 10 Mars Je Lis ! » organisé par le CNL pour lequel nous proposons une nouvelle gratuite qui se lit en 15 minutes en format numérique.
Les générateurs de textes par les IA sont-ils pour vous un sujet d’inquiétude ?
Un sujet d’inquiétude oui et non. Ils ne sont pas, pour le moment, assez performants pour proposer quelque chose qui égalerait une production de l’esprit. Cependant, ils proposent une bonne base à qui voudrait avoir simplement à réécrire, donc en tant qu’éditeur nous risquons de ne plus nous fier aux auteurs qui viennent à notre rencontre, et certains éditeurs pourraient se tourner vers des IA pour éditer des textes sur lesquels ils empocheraient la totalité de la marge. Mais le réel problème que posent ces IA est celui de l’éthique. S’ils puisent dans des productions déjà existantes comme le font les IA génératrices d’images, la question du droit moral des auteurs est engagée. Quel avenir pour les auteurs ? Quel avenir pour les lecteurs ? Quel code déontologique pour les éditeurs ? Vaste sujet sur lequel nous pourrions débattre des heures durant.
Quel est le titre de votre recueil de chevet (tiré de la production mondiale) ?
En ce moment, le premier tome de The Witcher fond comme neige au soleil sur ma table de chevet. Oui, le premier tome est un recueil de nouvelles !
Quel(le)s sont les deux/trois nouvellistes de langue française (toutes époques confondues) de votre panthéon ?
Je reste très classique en ce qui concerne les nouvellistes. Même si je suis plus portée sur Edgar Allan Poe, Tchekhov, et autre Hemingway ; j’affectionne également Guy de Maupassant, Honoré de Balzac, Albert Camus… mais ma nouvelle préférée restera Le voyage d’hiver de Georges Perec.
Pouvez-vous citer un(e) nouvelliste, de langue française, dans sa toute primeur (frais — ou non encore — édité[e]) dont les « fruits (assurément) passeront la promesse des fleurs » ?
Christophe C. Künzi, édité chez Bleu héron ainsi que chez Le Chien à deux queues, est un auteur suisse remarquable qui sera bientôt édité chez nous, cette fois pour un roman à quatre mains. Il est spécialisé en SF et a remporté le prix de l’Ailleurs 2023.
Merci pour votre temps de cerveau disponible accordé à cette lecture.
Bien à vous,
Votre éditrice